Populations vulnérables

Fédération des Associations des Handicapés moteurs-FAHM-

Des projets structurants

La Fédération des associations des handicapés moteurs est en pleine restructuration. Elle plaide pour une approche différente du handicap : promouvoir les droits des personnes handicapées et sortir de l’assistanat. Les projets, qu’elle conceptualise avec le soutien d’Handicap International, participent à élaborer une nouvelle démarche.

Des projets structurants

La Fédération des associations des handicapés moteurs est en pleine restructuration. Elle plaide pour une approche différente du handicap : promouvoir les droits des personnes handicapées et sortir de l’assistanat. Les projets qu’elle conceptualise avec le soutien d’Handicap International participent à élaborer une nouvelle démarche.

L’association est installée au fond d’une impasse, dans la cité des Asphodèles à Alger. Des bureaux exigus où une salle de réunion côtoie une petite école de conduite pour personnes handicapées. Créée en 1992, la fédération, comme on l’appelle ici, avait pour mission de coordonner les associations locales d’handicapés moteurs. Elle a connu un essor important avec l’arrivée d’une nouvelle équipe, en 1998. « Une vraie révolution », se sou- vient, en riant, Ahcène Boufekroune, l’un des deux vice-présidents. Cette année-là, l’association organisait sa première assemblée générale et élisait son bureau dans la transparence la plus totale. Une première, les dirigeants étant habituellement cooptés et souvent indéboulonnables.

Officiellement, la fédération regroupe 65 associations avec un fichier de 60 000 personnes, dont près de 10 000 uniquement au niveau d’Alger.

« La présidente de la FAHM, Atika El Mamri, modère cependant ces chiffres : « nous travaillons réellement avec une vingtaine d’associations. En fait, nous préférons fédérer et collaborer avec celles qui partagent notre philosophie : sortir du carcan de la charité et travailler sur la défense des droits et non pas des privilèges, comme c’est souvent le cas. »

Atika El Mamri est une femme révoltée et douce, au regard franc. Elle tient son handicap d’un accident de la route, et en parle comme d’une petite histoire dans laquelle elle a manqué de chance... Elle a fait de la question des droits des personnes handicapées une priorité et tient un argumentaire solide sur la question, loin de tout misérabilisme. Bref c’est une femme qu’on écoute, et qui suscite beaucoup d’admiration dans son entourage. Elle connaît tout de ses collaborateurs avec qui elle manie un humour espiègle : leurs petites histoires, le cheminement de chacun, son expérience ou ce qu’il apporte à la fédération.
Dans la petite pièce à côté, un responsable de l’auto-école pour handicapés et Ahcène Boufekroune, le jeune vice-président, commentent les résultats aux examens du permis de conduire. Ils s’étonnent des mauvaises performances d’une jeune adhérente, et s’en inquiètent. Cette petite école est un véritable lien, une interface entre la fédération et les personnes handicapées. Des candidats qui se présentent pour apprendre à conduire découvrent, souvent par hasard, l’existence de l’association et de ses activités.

Un bureau d’accueil est ouvert tous les jours et reçoit souvent des personnes en situation de détresse : « Durant de longues années, se souvient Ahcene Boufekroune, nous recevions cette souffrance au quotidien. Des gens isolés, qui avaient un besoin extraordinaire de parler et de s’exprimer, voire d’échanger des expériences de vie ou de se regrouper. C’est le cas aussi lors de camps de vacances ou d’excursions... » Ce besoin de parler a longtemps été canalisé par l’équipe de la FAHM, qui a fini, après une longue démarche de réflexion, par monter un projet autour de la problématique, avec l’assistance de Handicap International. Il s’agit d’un programme d’accompagnement à l’autonomie.

« Une personne handicapée peut être autonome, à condition qu’elle le sache... » Avec un petit sourire au coin et l’œil brillant, Ahcène Boufekroune a toujours des petites phrases qui résument avec finesse une situation complexe. Il a assuré la coordination du projet pilote durant trois ans et connaît le sujet sur le bout des doigts. Cet autodidacte à la quarantaine décontractée est arrivé par hasard à la

fédération, il y a une dizaine d’années. Il pensait avoir affaire à une structure de soins et a rencontré fortuitement Atika El Mamri, qui était à l’époque assistante sociale. Il participe aujourd’hui activement à la restructuration de l’ONG.

« La fédération a appris à mettre en place des projets à la faveur de sa rencontre avec Handicap International. Nous avons pensé en premier lieu à mettre en place des groupes de paroles, car nous avons réalisé qu’il fallait réserver un champ aux personnes pour qu’elles puissent s’exprimer et éventuellement prendre conscience de leur besoin de structuration ».

À l’époque, il n’existait pas de professionnels formés aux techniques d’animation de groupe, et c’est Handicap International qui déléguera une psychologue clinicienne, deux fois par mois. Le concept de groupes de paroles est utilisé par de nombreuses ONG. La FAHM se l’est approprié, et l’a fait évoluer en commun avec les bénéficiaires : une des clés de la réussite du projet. Des supports ont été utilisés pour révéler le potentiel des participants et relayer les groupes de paroles : informatique, couture, ateliers d’expression, peinture ou même photo.
Le projet évolue vite et n’est pas figé. Les groupes fonctionnent et aboutissent en effet à une prise de conscience, à un questionnement des participants. Les activités et les supports feront plus tard l’objet d’une exposition publique qui est une étape importante, celle de la reconnaissance : « ce travail devait aboutir à quelque chose, nous ne devions pas en rester là. C’est à ce moment que nous avons répondu à un appel d’offres de l’Union Européenne avec l’appui d’Handicap International. Avec du recul, nous avons réalisé que nous avions créé un espace d’évolution. Nous avons alors proposé un projet d’accompagnement à l’autonomie. C’était inespéré... C’est ainsi que nous sommes arrivés à créer des « espaces de socialisation », une évolution logique des groupes de paroles. »

Le concept des « Espaces De Socialisation », (EDS), est né. Il n’est pas nouveau en soi mais est habilement adapté au contexte. Il devient un service de l’association qui sert de passerelle à l’insertion et qui développe également les capacités d’autonomie et de savoir-faire. Près de 60 personnes y ont participé en trois ans, avec des résultats divers. Mais en général l’isolement est rompu, et les participants, qui étaient souvent marginalisés ou exclus, évoluent rapidement. Des groupes moteurs ont été mis en place pour renforcer la dynamique de groupe. Mais c’est avant tout un accompagnement individuel, explique Ahcène Boufekroune : « nous avons un contrat de parcours. Ce service n’est pas juste une occupation, nous avons ensemble une mission, un parcours à faire, aussi modeste soit-il. À la fin du programme, la personne qui a participé aux EDS repart avec son carnet, un historique de son cheminement... Ce type de méthode d’accompagnement peut être très important pour d’autres structures, comme les maisons de jeunes, et pas seulement pour les personnes handicapées. »

Aujourd’hui, la FAHM est au stade de l’information en direction des associations locales, à l’intérieur du pays, pour qu’elles puissent généraliser le projet : « c’est peut-être inespéré, car elles n’avaient souvent rien à présenter à leurs adhérents. Nous voulons que les structures travaillent avec la base, pour que les personnes handicapées évoluent en même temps que l’association. Nous avons maintenant identifié les besoins logistiques pour le projet, ce qui est lourd, les frais de fonctionnement des ateliers notamment. Nous devons absolument travailler avec une structure publique, pour que des enseignants soient délégués par exemple... »
Ce projet participe de la volonté de restructuration de l’ONG. Une réflexion est entamée sur sa stratégie et sa nouvelle démarche. Pour Ahcène Boufekroune, la fédération pourrait ne pas rester dans l’opérationnel ou dans des services comme les EDS indéfiniment, sauf pour l’expérimentation de projets dont les associations locales deviendraient prestataires : « les choix que nous allons faire vont redéfinir
le rôle des associations affiliées. Elles pourraient ainsi, sans sortir du plaidoyer, fournir des services comme les EDS, les groupes de paroles mais aussi des auto-écoles spécialisées... »

Sabrina, le regard des autres

Le cheminement d’une jeune fille déterminée et tenace, qui a longtemps caché son handicap en société. Son parcours au sein des « espaces de socialisation » de la FAHM a été une véritable prise de conscience qui lui a ouvert de nouveaux horizons.
Sabrina Hocine est une jeune femme de 25 ans qui a croisé la FAHM, il y a quelques années. Elle a découvert cette association par l’intermédiaire de son auto-école qui délivre le permis F pour personnes handicapées. Sabrina marche normalement et paraît être valide. Elle est pourtant une personne handicapée et l’a longtemps dissimulé.

La vie de Sabrina a basculé à l’âge de quatorze ans. Ce lundi 14 juillet 1997, alors que le pays est en

proie à une violence terrible, Sabrina apprend qu’elle a obtenu son brevet du collège avec succès. Elle se rend au marché de Baraki, dans la banlieue d’Alger, avec sa jeune sœur qui veut lui offrir un cadeau. Et là, tout va très vite. Une bombe explose au beau milieu de la foule. Une énorme déflagration, un cauchemar, qui fait une trentaine de morts et près de cent blessés. Sabrina est touchée de plein fouet. Grièvement blessée, elle est transportée à l’hôpital Zmirli d’El-Harrach. L’établissement est connu pour recevoir les rescapés des massacres et des attentats aveugles de la Mitidja et de la banlieue est d’Alger, une région en proie à une violence terrible. Les chirurgiens y amputent le plus souvent les blessés, faute de moyens, de temps. Sabrina n’y échappe pas. Elle perd une jambe, et restera paralysée d’un bras. Aujourd’hui encore elle parle d’un « travail à la chaîne ». « Ils coupaient, ils coupaient, une boucherie... », se souvient-elle, sans la moindre trace d’émotion dans la voix. Elle en parle d’un ton calme, comme une histoire qu’elle a du raconter des centaines de fois.

L’Algérie ne dispose pas d’appareillage pour les personnes handicapées. Grâce à des accords passés avec les autorités helvétiques au milieu des années 90, des victimes du terrorisme, une trentaine de personnes en tout, ont eu la chance de séjourner dans un centre spécialisé en Suisse. Sabrina y a séjourné 6 mois, de décembre 1997 à juin 1998, et des spécialistes lui ont posé une prothèse, une jambe artificielle.

Alors qu’elle est en seconde année de Fac, la jeune fille décide de passer son permis de conduire dans la petite auto-école de la FAHM à Ben-Aknoun. Elle y croise Ahcène Boufekroune, Atika El Mamri et d’autres membres de l’équipe : « en fait, jusqu’à cette date, je n’avais pas connu de personnes handicapées, se souvient-elle, mes amis étaient des personnes valides, je ne connaissais même pas l’existence d’associations qui activaient dans le domaine. Et jamais un prof n’a su que j’étais handicapée... »

Ses cours de conduite coïncident avec la mise en place de groupes de parole et d’espaces de socialisation au sein de l’association. Très vite on lui propose de participer à l’expérience. Sabrina prend part aux groupes de parole, et fait très vite partie du « groupe moteur » : « cela m’a beaucoup aidée. Auparavant je ne parlais jamais de mon handicap, je ne le disais à personne, je le cachais... ».
Le regard des autres traumatise Sabrina. Elle a un rêve, qu’elle raconte au groupe. Faire de la natation : « mais voilà, comment aller à la piscine, nager, devant tout le monde. Je ne pouvais pas, je n’osais pas enlever ma prothèse devant qui que ce soit... »

Quand dans le groupe de parole, un camarade lui propose de monter une pièce de théâtre avec une fin dans laquelle elle se mettrait en scène en pleurant et en enlevant sa prothèse, elle réplique sèchement : « Jamais ». Elle en rit aujourd’hui : « après les EDS, je suis allée à la piscine, j’ai enlevé ma prothèse, j’ai nagé. Il y avait le regard des gens, il fallait voir ! Et ma réponse a été de sourire, c’est tout. Et les gens s’habituent. Il y avait un moniteur, et j’ai nagé, et maintenant je suis adhérente à la Fédération des sports de la Sûreté nationale... », conclut-elle, avec une pointe de fierté.

Par la suite, l’équipe de la fédération a proposé à Sabrina de devenir membre de l’Union d’Alger. Elle a alors commencé ses premiers pas au sein de l’équipe. Sabrina a notamment bénéficié d’une formation de 18 mois dans le cadre d’un programme de renforcement des capacités des associations. Douze ateliers en tout avec des thèmes aussi variés que les droits des personnes handicapées, le plaidoyer, la communication ou le montage de projets. À la fin de la formation, l’équipe lui a demandé de préparer une communication sur les conventions internationales des droits de l’enfant et des personnes handicapées. Et l’article a été publié en arabe dans El Haraka (le mouvement), le bulletin de la FAHM. 
Un déclic, et un autre motif de fierté.

Aujourd’hui, Sabrina dirige un projet sur « l’enfance et les droits » qui a démarré en janvier 2008 et qui est financé par Handicap International. Un membre de la fédération l’épaule dans son travail qui traitera des difficultés de scolarisation chez les enfants handicapés. Une étude fouillée portera sur cinq enfants identifiés, leurs difficultés au quotidien, pour appuyer un plaidoyer en direction des médias, de l’Education nationale, du grand public.