Lutte contre le Sida

Association pour l’Information sur les Drogues et le Sida-AIDS Algérie-

Un travail de fond pour briser les tabous

Avec son programme de prévention en direction de groupes vulnérables, AIDS Algérie a adopté une stratégie élaborée dans le domaine complexe et délicat de la lutte contre le Sida. Avec un slogan clair : « mal informés, donc vulnérables. »

Un travail de fond pour briser les tabous

Avec son programme de prévention en direction de groupes vulnérables, AIDS Algérie a adopté une stratégie élaborée dans le domaine complexe et délicat de la lutte contre le Sida. Avec un slogan clair : « mal informés, donc vulnérables. »

L’association AIDS Algérie a élu domicile à deux pas des palmiers de la place Hoche, au cœur d’Alger. Elle est installée dans de vastes bureaux dont elle est propriétaire depuis 2004 grâce à un financement du Fonds mondial (Global Fund), une organisation internationale qui mobilise d’importantes ressources pour lutter contre le Sida. L’ONG partage ses locaux avec une autre association, El Hayet, dont elle est partenaire, et qui - une première dans le monde arabe - réunit des personnes vivant avec le VIH.

Créée en 1996 par un médecin, Youssef Mehdi, professeur de médecine légale au CHU Mustapha d’Alger, AIDS Algérie était à l’origine une association de lutte contre la toxicomanie, avec un volet consacré au VIH. Face à la propagation du virus, elle s’est rapidement orientée vers la lutte contre le Sida, devenant une association thématique. L’ONG est le principal bénéficiaire des subventions des agences des Nations Unies et mobilise par ailleurs des ressources importantes auprès de divers bailleurs de fonds.

Depuis une dizaine d’années, AIDS Algérie met régulièrement en place des campagnes de sensibilisation et d’information, qui se déroulent maintenant dans une quinzaine de wilayas. Elle s’appuie sur un réseau de bénévoles et de personnes ressources, en général des universitaires, des éducateurs, des professionnels de la santé, ou des fonctionnaires...

Dans le cadre de son plan d’action, AIDS travaille actuellement sur l’accès à la prévention, qui vise en premier lieu les jeunes et les populations vulnérables. Ce programme a la particularité d’associer ces deux populations cibles, sous la dénomination d’ « éducateurs pairs », au travail de proximité. En clair, des travailleurs du sexe, des jeunes bénévoles, des homosexuels ou des personnes en situation de précarité sont informés et formés avant de participer à leur tour à des campagnes de sensibilisation auprès de leurs « pairs » : « Ils comprennent bien les messages et sont les meilleurs à les transmettre. C’est innovant, et cela nous permet d’avoir plus d’impact et de démultiplier les relais. » Explique Yahia Zaidi, le jeune chef du projet. Ce technicien en architecture de formation a lui-même été sensibilisé sur le terrain à la question du VIH/Sida. Il a par la suite été bénévole avant de suivre diverses formations de AIDS Algérie et d’intégrer son programme. Il est depuis peu l’un des quatre salariés de l’association.

La prochaine campagne, à laquelle, il travaille sera serrée au niveau des interventions comme du timing. En cinq jours, l’équipe doit alterner les sessions dans des espaces très différents : lieux publics, structures sociales, maisons de jeunes, centres de santé, pour finir avec des interventions dans des maisons closes. Une gageure dans un domaine où les tabous sont forts et la communication difficile. Mais la technique de AIDS est rodée. Les éducateurs sont formés à l’approche et doivent s’adapter en fonction des personnes rencontrées : « que ce soit un médecin ou un jeune, c’est le terrain qui décide. En général nous ne donnons que l’essentiel. Notre approche méthodologique se base sur les connaissances des personnes rencontrées, que nous cernons à travers un questionnaire. Cela nous

permet d’avoir des retours, de savoir si le message est passé ». Et les publics cibles peuvent être différents. A Tamanrasset par exemple, l’équipe a visé en premier lieu les travailleurs du sexe, les migrants et les leaders associatifs...
AIDS anime par ailleurs un réseau national, ANAA (Algeria network against Aids, réseau algérien contre le sida) : « c’est le résultat des formations en direction du secteur communautaire, de la société civile, ou d’une vingtaine d’associations de l’est du pays qui activent dans des domaines aussi différents que la jeunesse, l’environnement ou l’alphabétisation. » poursuit Yahia Zaidi. Objectif : qu’elles introduisent le thème dans leurs activités et leur plan d’action, en échange d’un appui technique. L’association tente ainsi de répondre de manière globale et complète à la problématique, en formant des intervenants de terrain, en travaillant étroitement avec les professionnels de la santé, les milieux communautaires, le milieu associatif et les structures sociales.

L’équipe s’attelle actuellement à la « rationalisation des fonds » de son nouveau programme. Il s’agit pour l’ONG d’amener ses partenaires traditionnels à soutenir des chapitres précis du projet global qui s’étalera sur cinq ans. Celui-ci bénéficie déjà de l’appui technique d’Onusida, ainsi que du soutien de l’ambassade des Pays-bas à Alger et du Fonds mondial : « sans l’apport du Fonds mondial, nous en serions restés au stade de la gestion de petits projets, commente Farida Mahdid, l’assistante administrative de l’ONG. Onusida nous a également beaucoup soutenus depuis 2000. Mais c’est probablement le travail de terrain qui nous a apporté le plus d’expérience depuis le début. »

Cette jeune technicienne en médecine légale a longtemps été bénévole avant de devenir membre active de l’association. Elle a notamment été initiée avec Yahia Zaidi à la gestion de projets.
Dernière formation en date : une session organisée en Egypte par le réseau RANAA (Réseau régional arabe contre le Sida), en février 2008. Une trentaine d’ONG d’horizons divers y ont participé. Des experts et des bailleurs comme les fondations Ford ou Coca-Cola ont animé des ateliers traitant par exemple de la mobilisation de ressources ou du partenariat avec des compagnies privées : « cela apporte un plus à notre travail, commente Yahia Zaidi. Après la formation, nous avons fait un débriefing sur ce que nous avions appris, sur la façon de l’intégrer dans notre plan d’action et de l’adapter à notre contexte de façon réaliste et pragmatique, notamment pour le suivi, l’évaluation... »

L’ONG a donc acquis, en l’espace de quelques années, un savoir faire important dans le plaidoyer et la mobilisation de ressources. Seule ombre au tableau, selon Yahia Zaidi : la capitalisation des projets : « malgré notre expérience et notre position de référence dans la région, c’est un point faible. Nous ne documentons pas ou pas assez notre expérience, nous essayons désormais de le faire... »

Une étude comportementale inédite

AIDS présente cette particularité d’avoir une bonne expérience en matière d’enquête et d’évaluation sur le terrain. L’équipe a notamment produit deux études, l’une en partenariat avec l’enseignement supérieur (drogues injectables, même si le phénomène semble peu étendu) l’autre sur le travail du sexe, un long travail d’investigation avec une équipe d’enquêteurs de terrain et d’experts. Cette véritable enquête sociologique, lancée en 2006, a nécessité un long travail d’entretiens et d’écoute, et servira à affiner les programmes de prévention et de sensibilisation. Elle a montré notamment que le préservatif n’est pas reconnu socialement comme un moyen de prévention et que son utilisation est sélective et aléatoire.

L’équipe de recherche a mis en place un dispositif méthodologique à partir d’une réflexion collective approfondie. Trois enquêteurs, des travailleurs du sexe et des professionnels de la santé impliquée dans la recherche ont été formés. Le processus d’investigation a parfois duré plusieurs mois et l’équipe a rencontré trente travailleurs du sexe, hommes et femmes, à Alger, Oran et Tamanrasset.
Ce document diffusé auprès de ses partenaires et de certaines institutions ne traite pas uniquement du travail du sexe, mais plus largement des « rapports prostitutionnels » : il observe attentivement les pratiques sociales liées au phénomène et les agents sociaux qui y sont impliqués, sont loin selon ses auteurs, « de privilégier une approche misérabiliste ou de dramatisation sociale ». Le travail du sexe est donc questionné à partir de ses rapports sociaux et des autres acteurs qui sont au cœur de la prostitution : proxénètes, policiers, patrons de maisons de passe, clients... L’étude montre la déchéance sociale de travailleuses du sexe, qui a « émergé antérieurement avec leur statut de femme », et ce pour des raisons multiples : divorces, mariages forcés, abus sexuels, grossesse non désirée, violences plurielles au sein de la famille etc.